Le Métier de Musicpreneur : Mythes et Réalités [Partie 2/2]

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Dans la première partie de cet article sur le Musicpreneur, nous avons abordé la nature de ce nouveau statut de musicien-entrepreneur, ainsi que les enjeux que cela représente à l’échelle du marché de la musique.

Dans cette seconde partie, nous allons chercher à en apprendre davantage sur les facteurs à l’origine de ce mouvement et les nouvelles perspectives offertes par un tel changement dans l’industrie.

Musicpreneur : un phénomène nouveau ?

Du moment que l’on parle de se produire en public, de trouver des mécènes afin de pérenniser son projet et de promouvoir un produit, on parle de business et non plus de musique.

Accomplir cela demande à ce que le musicien développe son sens des affaires et recherche activement des opportunités commerciales.

Mais est-ce vraiment nouveau ?

Comme l’explique William Weber, professeur d’Histoire à la California State University et auteur de « The Musician as Entrepreneur, 1700-1914 », l’entrepreneuriat musical ne date pas des années 2000 ou 90.

Paganini, Monteverdi, Beethoven, Mozart ou encore Telemann s’investissaient autant dans leur business musical que dans leur musique à proprement parler et ont contribué à modeler le mode de fonctionnement de l’industrie musicale de l’époque.

Depuis toujours, l’artiste indépendant doit travailler sur les questions commerciales pour passer de l’ombre à la lumière et être reconnu pour ses œuvres.

Quelle différence ? Eh bien de nos jours cette démarche entrepreneuriale n’est pas réservée une élite. Il appartient à chacun de choisir entre l’art (en tant qu’amateur) en parallèle d’une profession classique ou bien l’art en tant que business (tel un Musicpreneur).

Néanmoins, à mesure que l’entrepreneuriat se popularise, on peut noter un changement dans la perception que l’on se fait de l’art et de l’artiste.

En 2015, le magazine culturel américain The Atlantic va jusqu’à affirmer que « l’artiste est mort » au profit de « la naissance de l’entrepreneur créatif ». Et qui pourrait encore remettre cela en question ?

L’image de l’artiste a tellement changé que l’on peut se demander si c’est encore légitime de qualifier un créatif lambda comme tel. Nous sommes passés d’un monde où l’artiste est un génie solitaire à un paradigme où la notion d’art passerait presque au second plan.

À l’échelle de la société, l’art est désacralisé, institutionnalisé et à la portée de tous.

L’artiste n’est plus un artisan. L’artiste n’est plus un génie ou un poète.

Alors que reste-t-il de l’artiste quand l’art devient banal ? Il reste un professionnel, aussi passionné et inspiré qu’il soit. Même si on verra plus tard que le Musicpreneur peine encore à ce que son statut soit pleinement reconnu.

Le Musicpreneur représente un phénomène nouveau, car il devient lentement mais sûrement une profession comme une autre. De moins en moins de musiciens se réclament de l’ancienne école et refusent catégoriquement de parler de business ou de s’initier au marketing musical.

Et pour cause, cette situation n’est plus aussi clivante qu’autrefois et les opportunités sont beaucoup plus nombreuses et variées. Les temps changent et l’artiste aussi.

Tout le monde peut apprendre l’entrepreneuriat musical et développer des compétences commerciales dans le contexte actuel.

Un contexte propice à l’entreprenariat musical

N’importe quel musicien un minimum ambitieux comprend désormais qu’aussi honorable que soit son travail artistique, le résultat final est un produit à marketer.

Il est nécessaire d’avoir un business model solide pour distribuer et vendre ce produit, maximiser les investissements et rentabiliser les hypothèses.

La différence entre les temps présents et les décennies précédentes, c’est que l’artiste a plus de choix et donc mathématiquement plus de chances d’atteindre le seuil de rentabilité. Désormais, dans de nombreux domaines (notamment ceux liés au web), le musicien-entrepreneur est à armes égales avec le musicien signé en major.

Le « bedroom producer » de 16 ans joue globalement selon les mêmes règles que David Guetta sur Soundcloud ou Youtube.

Ainsi, il n’est pas rare de voir des musiciens percer en utilisant pleinement les possibilités offertes par les différents outils à leur disposition.

Est-ce la norme ? Est-ce plus facile qu’avant de percer dans la musique ?

C’est ce que nous allons voir dans la prochaine sous-partie, mais avec entre autres l’arrivée d’Internet, la popularisation des méthodes d’autoproduction et le développement des plateformes permettant le Direct-to-Fans, les success-stories issues du web se multiplient.

Pour autant, il faut creuser davantage pour déterminer en quoi le contexte de cette dernière décennie est propice à l’avènement du Musicpreneur.

En dehors des facteurs qui ont facilité récemment la production, la diffusion et la promotion des musiciens, c’est plus généralement la désintermédiation de la longue traîne de l’industrie musicale qui a permis d’ouvrir le marché et de donner une chance à chaque projet musical.

Qu’est-ce que la longue traîne ?

Il s’agit d’un principe théorisé par Chris Anderson, entrepreneur, journaliste et auteur américain passionné par l’économie du web.

Ce concept économique veut que la désintermédiation permette à la queue de la traîne (grande diversité de produits ne faisant pas partie des bestsellers) de gagner en popularité, de prospérer et donc de s’allonger, en vendant en petite quantité, certes, mais en quantité suffisante pour pouvoir atteindre la rentabilité.

longue traine musique

La queue de la longue traîne concerne directement les musiciens ne connaissant pas un succès mainstream et pouvant désormais prétendre sensiblement aux mêmes outils de production, de diffusion et de promotion que les artistes de la tête (bestsellers).

Ce marché potentiel autrefois négligé est rendu accessible par les avancées technologiques. La conséquence ? Il appartient maintenant à chaque projet musical de s’organiser afin de maximiser ce potentiel.

Kevin Kelly, cofondateur de Wired Magazine, a émis en 2008 une théorie qui affirme qu’un créateur peut vivre de son art en trouvant seulement 1000 « vrais » fans, c’est-à-dire 1000 fans engagés activement dans son projet.

On est donc bien loin des fanbases millionnaires des pop stars actuelles (bestsellers) et cela relève du possible pour une grande partie de la longue traîne.

Si ces 1000 fans dépensent chacun environ 100$ par an dans le projet de l’artiste, celui-ci pourra vivre confortablement de sa passion, après avoir déduit les charges, les taxes et les frais.

Sur le papier, ça marche. Mais tout le challenge consiste à trouver ces 1000 fans, susciter leur intérêt et les convaincre de contribuer financièrement.

En bref, adopter une véritable stratégie d’acquisition, de fidélisation et de monétisation de sa fanbase. Pari impossible ? Oh que non !

Un musicien indépendant a autant de chances de fidéliser une fanbase et de monétiser son art en utilisant les nouveaux médias qu’un artiste signé, du moment qu’il en comprend les tenants et aboutissants et adopte une mentalité d’entrepreneur : quelles ressources ? quelle stratégie ? quel plan ?

Après tout, chaque artiste professionnel est un Musicpreneur. Chaque projet musical étant dans une certaine mesure une entreprise, chaque musicien professionnel est un entrepreneur en puissance.

Certes, certains préfèrent déléguer quelques activités plutôt que d’autres afin de se concentrer ailleurs, mais le fond reste le même.

Quelques-uns, surtout si on prend la tête de la longue traîne, comme KISS, Britney Spears ou Rihanna capitalisent depuis toujours sur leur marque en sortant des produits dérivés (lignes de vêtements, parfums, etc.) dans le but de diversifier leur activité et leurs sources de revenus.

D’autres sont tellement passionnés par l’entrepreneuriat musical qu’ils développent des startups innovantes pour répondre à une problématique du marché, tel que Ryan Leslie et son business Disruptive MultiMedia ou encore Dre et ses Beats.

Il en demeure que le contexte est grandement favorable à l’avènement du Musicpreneur, celui-ci ayant à sa disposition un large éventail d’outils lui permettant de bâtir et de monétiser sa fanbase.

Une industrie composée de centaines de milliers de Musicpreneurs : mythe ou réalité ?

La vérité est que nous sommes encore loin de faire de l’entrepreneuriat musical une norme.

De la même manière que trois ans après leur immatriculation seulement 30% des micro-entrepreneurs sont encore actifs sous ce régime, le Musicpreneur est sujet à un turnover relativement élevé.

Et pour cause, la majorité des musiciens désirant se professionnaliser abandonnent au cours des premières années. La faute à qui ? La faute à quoi ? Il faut se poser la question.

Comme nous l’avons vu, les outils sont là et le contexte est propice à l’éclosion de nouveaux projets musicaux portés par des Musicpreneurs. Toutefois, il reste de nombreuses choses à faire pour normaliser le statut :

  • Le Direct-to-Fans et les business models alternatifs ne sont pas encore assez répandus pour remplacer totalement les canaux traditionnels
  • La culture dominante dans l’industrie musicale ne vise pas encore à mettre en avant les initiatives des Musicpreneurs et donc à éduquer les fans, les pros et les musiciens eux-mêmes

Est-ce donc trop tôt pour parler d’un avènement du Musicpreneur ?

Pas vraiment, puisque l’entrepreneuriat musical est une réalité pour un très grand nombre d’artistes (plus on se rapproche de la tête de la traîne) et il est en notre pouvoir aujourd’hui d’accélérer la transition.

À l’échelle de l’industrie, nous avons besoin de développer 3 points pour faire de ce statut une réalité :

  • Les musiciens voulant se professionnaliser doivent développer une mentalité d’entrepreneur et s’adapter au nouveau marché de la musique : abandonner le DIY, accepter l’aspect commercial de leur carrière et s’organiser efficacement
  • Les organismes d’éducation musicale doivent former les artistes à ce nouveau rôle en leur inculquant davantage de concepts liés au marketing et aux modèles économiques derrière la musique
  • Les infrastructures de l’industrie musicale doivent innover et se moderniser afin de mieux accompagner les Musicpreneurs dans leur activité au quotidien : faciliter le Direct-to-Fans, l’aspect juridique et financier, le booking, etc.

À terme, pour que l’entrepreneuriat musical devienne la norme, nous avons besoin de sensibiliser l’opinion publique au nouveau rôle du musicien et à ses succès.

Un musicien qui réussit est à la fois un entrepreneur et un artiste.

Quel intérêt pour l’industrie musicale ? Que gagnerait-on à rejeter le statu quo ?

  • Plus d’opportunités, d’innovations, de croissance et de diversité pour l’industrie créative
  • Des artistes mieux préparés et plus rentables lors des collaborations (marques, labels, etc.)
  • Une revalorisation de la musique de par la construction de business models intelligents
  • Une plus grande considération des projets indépendants vis-à-vis du reste de l’industrie

En d’autres mots, l’industrie musicale a tout à gagner à encourager les Musicpreneurs dans leur démarche. Le contexte est favorable, mais il faut encore bâtir un écosystème visant à promouvoir ce statut sur la durée.

Conclusion

Dans tous les secteurs de la société, on peut constater une montée de l’entrepreneuriat, principalement amené par le boom des nouvelles technologies.

La théorie des 1000 fans donne à chaque créateur de la longue traîne sa chance de construire un business viable et niché, et les musiciens ne sont pas en reste.

On peut imaginer qu’au fil des années, le statut de Musicpreneur va se démocratiser au point de devenir la norme.

Cela prendra une nouvelle fois un certain temps pour que l’industrie et la société s’adaptent, mais tous les signaux pointent dans cette direction.

Dans quelle mesure le Musicpreneur s’imposera-t-il dans le paysage culturel ? L’avenir nous le dira.

Mais en attendant, si vous êtes vous-même musicien et que cela vous intéresse, je ne peux que vous inviter à rejoindre plus de 1000 Musicpreneurs ambitieux et motivés dans un groupe Facebook privé et créé pour accompagner ce mouvement en francophonie, en cliquant sur ce lien.